Interruption et culture (par Annabelle Dupret)

1.       Préambule  :

Le champ de la culture est la cible privilégiée des « interruptionnistes » dont nous parlerons dans cet article. Le canular ne date pas d’hier. Et bien sûr, nous pourrions évoquer de nombreux auteurs qui, non contents de l’aura médiatiques de leurs contemporains, ont décidé de leur porter un peu d’ombre (ou un éclairage nouveau) par le biais d’un tour de passe-passe, une copie non conforme, un quiproquo, qui nous a fait alors douter du bien-fondé de l’original…

Pourquoi le milieu culturel est-il la cible de ces attentats plastiques, poétiques, et politiques ? A chaque époque répond un sens de la répartie bien à lui qui, tel un miroir à peine déformant, lui renvoie l’image impérieuse que la trop grande lumière et la chaleur des projecteurs lui donnaient. À ce titre, la formule de Paul Nougé, adressée en 1929 à André Breton dans une lettre, « J’aimerais assez que ceux d’entre nous, dont le nom commence à marquer un peu, l’effacent. Ils y gagneraient une liberté dont on peut encore espérer beaucoup… », a tout son sens dans ce duel intarissable de l’ombre contre la lumière. De même sa formule, encore plus incendiaire dans ses conséquences, « Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme », peut être comprise comme une atteinte volontaire à l’excès de visibilité, à l’assimilation culturelle d’un mouvement artistique, qui plutôt que d’entretenir son efficience et sa force de frappe (conceptuelle et artistique), autrement dit son réel ancrage dans la vie, se noie dans les catégorisations et l’autoreprésentation ?

2.       Le champ de tir ! La poudrière ! L’embrasement !

Les exemples d’actes de grabuge de ce type foisonnent, et dans la cohue… il arrive même qu’on ne sache plus qui attaque qui. Par ailleurs, on en vient même à se demander si entre surréalistes et dadaïstes, et plus tard entres situationnistes et lettristes, ce ne sont pas ces actes eux-mêmes qui constituent le modus vivendi de ces groupes, leur donnant naissance, et faisant acte de leur existence (prenant fin d’ailleurs suite à une nouvelle interruption). Ces exemples pullulent, et ce serait paraphrénique de vouloir les recenser. Pour suivre une certaine chronologie donc, voici exposés deux-trois actes de grabuge.

En France, en 1922, on retient par exemple ce chahut à l’encontre des commémorations solennelles à la gloire des combattants de la première guerre envahissant l’espace culturel de l’époque : une opération du groupe Littérature (comprenant alors Breton et quelques comparses), qui exhale alors ses dernières bouffées d’air dadaïstes,  lors d’une soirée au théâtre Antoine consacrée à Locus Solus de Raymond Roussel. Cette interruption improvisée sur le vif ne s’adresse pas à l’encontre de Raymond Roussel, puisqu’ils étaient venus tout au contraire soutenir sa pièce et son art, mais se déclenche pour saper la présentation patriotique de deux auteurs qui lui succèdent (La Guerre en pantoufle). La représentation est donc interrompue, le responsable fait appel à la police, mais la soirée se termine finalement sans mal… Si les cibles de ces premiers attentats sont alors les actes de commémoration, c’est qu’au sortir de la guerre de 14-18, tout semble retrouver son « bon ordre » et qu’il est très difficile, pour la sphère artistique et culturelle d’y résister…

En Belgique, aux premières heures du surréalisme, qui n’est rien d’autre qu’un point de rencontre entre surréalistes et dadaïstes, on retient l’épisode des « Mariés de la tour Eiffel », où Van Bruaene, un ami de ceux qui constitueront plus tard le noyau dur du groupe, s’exaltera à clamer les répliques des acteurs avant ceux-ci, dans le but évident de saper la représentation ! Plus tard encore, en 1926, Goemans, Magritte, Mesens, et Nougé sapent une représentation mêlant les noms de Norge, Cocteau, Ribemont-Dessaignes et Péguy.

Les « interruptionnistes » sont-ils donneurs de leçon ? Certainement ! Rien jamais n’oblige à se plier à leur dictat. Mais c’est souvent avec une belle « mauvaise foi », qu’ils remportent le rire des foules, ou d’un petit public (parfois choisi), voire même d’une audience secrète, qui s’amuse à compter les coups, heureuse de découvrir que l’on peut rire de tout, même en odeur de sainteté… Pour synthétiser, avec ces exemples de chahuts, on peut constater une chose : si la culture en soi n’est pas la cible première de ces attaques, elle en est l’échafaud. Certainement du fait du détournement que celle-ci opère sur l’art et l’expression, en instituant, par l’aura qu’elle exerce sur les esprits, l’inclusion des auteurs et des oeuvres dans un panthéon éternel, et donc inébranlable. Mais, ces interruptions le démontreront, rien n’est moins sûr… ! Et ce seront ses valeurs traditionalistes, immobilistes, et finalement rétrogrades et réactionnaires qui seront donc mises à mal par les interruptionnistes… quitte à se faire interrompre ensuite eux-mêmes. Autrement dit, la culture a deux visages : d’un côté elle rend possible une monstration de l’expression, mais de l’autre, elle est une instance qui joue de l’aura qu’elle exerce sur son public pour lui imposer un certain un système, une aura médiatique et factice.

3.       « Correspondance » ou comment atteindre les gens de lettres par les lettres

Cet épisode partagé, il est intéressant de s’intéresser aux modes opératoires, de guérilla littéraire, mis en branle par Paul Nougé dans son opération peu connue qui se présente sous forme de feuillets colorés – « Correspondances »  – ce titre faisant tout autant référence au feintes littéraires qu’il va matérialiser, qu’à la force d’attaque épistolaire par laquelle il prend forme. Ces feuillets, ces tracts, ne sont pas considérés comme l’acte de naissance du mouvement surréaliste belge à proprement parler (il n’y a pas de manifeste du groupe), mais ce sont bien ces envois qui témoignent de leurs premières activités collectives. Avec les tracts « Correspondance », c’est l’attitude surréaliste en Belgique qui se précise. Au total, on en comptera vingt-deux. Le premier sera envoyé le 22 novembre 1924 et le dernier, le 20 juin 1925, et cela, à raison d’un envoi tous les dix jours. Ces feuillets étaient adressés (par envoi postal) à des figures du monde littéraire belge, et surtout français et reprenaient à leur compte des textes alors inscrits dans le panthéon littéraire de l’époque. Seule intervention de leur auteur anonyme, l’inversion d’un mot, par exemple le sujet, pour en altérer le sens. . André Souris écrira en 1966 à propos de ces tracts : « imprimés régulièrement à raison d’un par décade, ils n’étaient point mis en vente, mais envoyés aux personnalités les plus actives du monde littéraire d’alors. Chacun des tracts portait le nom de sa couleur (bleu 1, rose 2, jaune 8, nankin 14…). L’écriture en était curieusement uniforme et semblait résulter chez les trois auteurs, d’une volonté délibérée de dépersonnalisation. Elle se caractérisait par une extrême concision, un tour allusif, précieux, parfois sibyllin, légèrement inquiétant. Il s’agissait chaque fois d’une riposte à un évènement littéraire récent. Certains tracts prenaient l’allure de pastiches (ayant pour modèles, entre autres, Valéry, Gide, Paulhan) mais ils dépassaient de loin l’exercice de style, car ils résultaient d’une opération consistant, à partir d’un texte, à s’installer dans l’univers mental et verbal de son auteur et, par de subtils gauchissements, à en altérer les perspectives. C’était l’amorce de cette technique de métamorphose d’objets donnés, qui allait devenir la préoccupation centrale des membres du groupe ».

C’est une manifestation que l’on peut qualifier de plurielle, puisque chaque feuillet dont elle se compose est proposé par des auteurs différents. Ceux-ci se présentent dans un semi anonymat qui leur permet de se prêter à un jeu de citation (critique), de paraphrase, voire du pastiche, d’auteurs contemporains et autres « hommes de lettre » reconnus. Il s’agit bien entendu de proposer une forme d’expression tout à fait singulière qui résiste à toute forme de classification. Cette nouvelle forme est à la fois clandestine et ouverte. Clandestine, dans la mesure où elle favorise un certain anonymat, et ouverte parce qu’elle ne se confine pas aux lieux réservés à la culture, mais s’infiltre dans l’espace vital de ses destinataires… par la voie épistolaire ! « Correspondance » témoigne d’une volonté poétique affirmée, où les couleurs se conjuguent avec les citations et avec leur ordre d’apparition, à la façon de cartes à jouer. Mais c’est aussi « une entreprise de dénonciation lorsqu’elle se laisse aller à quelque facilité ».

4.       « De la pratique sexuelle à travers les âges » enseignée avec un exercice pratique par René Magritte et Marcel Mariën…

Auteur de régulières farces goguenardes, et, ses amis l’auraient confirmé peut-être, pas toujours fervent pourfendeur d’humour subtil , ce qui lui a sans doute valu une réelle reconnaissance de ses pairs et comparses surréalistes (à contrario de la littérature hautement philosophique qui s’est répandue à son sujet quelques décennies plus tard – Michel Foucault ne lui a-t-il pas consacré une étude complète en 1973 ?) ; René Magritte (avec la contribution de Marcel Mariën) sera bien plus tard le fomenteur d’un canular en mai 1946 (d’un détournement avant l’heure peut-être…). Tous deux sont auteurs d’un épisode, qui ne répond à aucune finalité artistique ou culturelle, mais qui consiste à se payer une bonne tranche de rire au détriment de présumés petits ménestrels de la culture de l’époque : les organisateurs du « Séminaire des Arts » sis au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Ce « Séminaire » éveille les soupçons des deux artistes malgré son apparence modeste…

Le ton qu’ils empruntent pour la farce est bien savant. Il s’agit en effet d’imiter les prospectus instructifs du séminaire, leurs programmes, et de surcroit de les distribuer aux visiteurs en quête d’information sur les nouvelles programmations. Leur prospectus à eux propose, non sans un souci pédagogique manifeste, d’éduquer ses membres à la pratique sexuelle à travers trois conférences présentées par un certain professeur Iowescu. Pour renforcer la crédibilité du prospectus, Mariën utilisera alors du papier à en-têtes d’un « Institut de Psychologie et de Morale Sexuelles ». A cela s’ajoute une terminologie spécialisée qui leurre encore davantage les habitués du Séminaire :

Nous sommes convaincus que notre séminaire ne pouvait se soustraire à l’obligation de brosser à larges traits une vaste fresque sexuelle, afin que nos membres puissent se rendre compte de la nécessité qu’il y a, en ces temps d’angoisse, d’organiser en fonction de la libido, base concrète s’il en est, l’enseignement tant des masses laborieuses que de l’élite studieuse, tant du point de vue historique qu’à l’échelle de l’actualité.

Bien sûr, il s’agit là d’une farce qui n’a pas de finalité artistique ou politique (a priori du moins). Mais elle révèle la dimension de plaisir et d’humour, comme leviers incontournables de ces actions ainsi que leur ancrage dans la vie.

tract situ

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Contact

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Annabelle Dupret : annabelledupret[at]hotmail.com
Ivana Momčilović : migrativeart[at]gmail.com
Judith Pollet : polletjudith[at]gmail.com
***

 

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