Interruption de “L’Insurrection qui vient” au Théâtre national (Collectif)

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“C’est dans une tout autre montée de pathos social,
que se déchirait à une tout autre date
— le mémorable 14 juillet 1789 —
le rideau de gaze qui séparait les spectateurs des acteurs dans le petit théâtre parisien 
Des délaissements comiques (…). 
Le 14 juillet, la nouvelle de la prise de la Bastille parvient à Plancher-Valcour et,
au paroxysme d’un pathos véritable, il crève de son poing le rideau de tulle, le dé- 
chire en deux en criant: ” Vive la liberté”.
Le 13 janvier 1791 le gouvernement révolutionnaire décrète la liberté du théâtre (…)”
 
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S. M. Eisenstein, La non-idifferente nature,
10/18
Tome 1 Paris 1976

Interruption de “L’Insurrection qui vient” au Théâtre national

Du 22 septembre au 6 octobre 2010, le Théâtre National de Bruxelles proposait un cycle de spectacles intitulé Paradise Now, dans lequel la compagnie « d’Ores et déjà » présentait le spectacle Notre Terreur¸ mis en scène par Sylvain Creuzevault, et se partageait la scène avec Coline Struyf, qui resituait un atelier mené pendant un mois avec un collectif de jeunes acteurs. Ce dernier portait à la scène une adaptation du texte pamphlétaire L’insurrection qui vient. Dans ce texte – édité par La Fabrique en 2007- le « Comité Invisible » en appelle au sabotage et à la lutte armée pour un changement de la société occidentale qu’il critique radicalement.

Ce livre – qui avait été considéré comme une véritable « bombe à retardement » par le Théâtre national – d’une part, avait été retenu pour la densité de son écriture, d’autre part, avait marqué les esprits dans le cadre de « l’affaire Tarnac ». Julien Coupat, l’un des membres supposé du collectif anonyme, soupçonné d’un attentat sur le voie ferrée, avait passé six mois en prison et son éditeur, Pierre Hazan, avait été entendu par la sous-direction de l’anti-terrorisme de la police judiciaire[1].

Coline Struyf tenait à revenir sur le fond et la forme de cette œuvre. Dans la première partie, elle aborda le traitement documentaire de la réception médiatique du texte et de l’affaire Tarnac, qui fit de Julien Coupat une « sorte de héros de l’extrême gauche », selon les mots de Suzanne Vanina[2]. Ensuite, le texte lui-même, était lu de façon fragmentaire mais chronologique par les acteurs.

Cette pièce a suscité durant ces quatre jours de représentation de nombreuses interruptions et débats. Dans une interview de la metteuse en scène réalisée par Marion Rhéty, scientifique dont l’un des axes principaux de recherche est l’histoire du rapport entre danse de spectacle et société, Coline Struyf revient sur cette interruption[3]. Marion Rhéty interpelle notamment la metteuse en scène ainsi : « [avec] un texte très engagé, qui plus est très médiatisé, quelque part, la polémique a déjà trouvé la forme de son expression, donc certaines personnes attendent de voir ce que tu vas dire de ce texte, de quelle façon tu vas le donner à entendre. » Sur ce, la metteuse en scène a expliqué que « certaines réactions ont été très violentes » justement par rapport au fait que le spectacle manquait de positionnement :

« Lors de l’avant dernière, des spectateurs sont allés sur le plateau et lors de la dernière, des gens ont forcé les portes du théâtre pour entrer. Deux semaines avant qu’on finalise la proposition, par des interactions diverses, je me retrouve à la table d’un café où l’on me dit que je m’attaque à un texte important pour beaucoup et que je dois me préparer à de possibles interventions. C’est une menace ? J’entends que des gens veuillent intervenir, dire qu’ils ne sont pas d’accord sur le fait qu’il y ait une présentation théâtrale du texte du comité invisible parce que ça en fait un objet de consommation, parce que ça se passe dans cette institution élitiste qu’est le Théâtre National, voire parce que ça sert le pouvoir… Mais je ne vais pas prévenir cela. J’ai laissé advenir. Selon moi, je me suis positionnée dans le fait de poser une question. Et la rencontre a eu lieu, certes dans un rapport de confrontation, mais elle a vraiment eu lieu. »

C’est d’ailleurs « le paradoxe entre le Théâtre national et ce texte » qui intéressait Coline Struyf, car, dit-elle, dans la rue, elle n’aurait pas disposé des outils du théâtre de rue et dans un squat, elle n’aurait « prêché qu’à des convaincus ».

À son encontre, des lettres avaient été distribuées aux spectateurs, des faux programmes et des faux tracts avaient circulé avant la pièce « certains disaient que le chemin était intéressant mais qu’on n’allait pas jusqu’au bout, d’autres qu’on faisait un produit de consommation culturelle d’un produit qui ne devrait pas l’être et que ça détruisait la radicalité du texte… ». Sous ces prétexte, la metteuse en scène à regretté que certaines personnes aient été exclues du débat pour n’avoir pas de positionnement clair, ni de connaissances suffisantes. Un « restons entre nous », selon elle, car si on exclu ceux qui viennent précisément pour apprendre.

Cette interruption témoigne bien sûr des limites du rapport entre scène et salle et des rapports de pouvoir qu’elles instaurent. La « peur » qui régnait côté acteurs, qui n’ont pas l’habitude que les gens viennent sur le plateau, et la « nécessité » que le débat « vienne du public – et non qu’on dise aux gens de rester pour un débat à l’issue de la représentation. (…) Nous aurions été incapables de la penser en dehors de l’événement qui a fait naître ce questionnement. »

En septembre 2010, le trimestriel Le répondeur a choisi de s’interroger au travers d’interviews des acteurs de l’événement sur ce qu’est une interruption au théâtre : « à en croire les spectateurs présents, il s’est passé quelque chose. Bon, c’était dans la salle plutôt que sur la scène mais justement, ça ne m’en paraît que meilleur », affirme le rédacteur. Lire le Répondeur.


[2] L’insurrection qui vient¸ l’écho (assourdi) d’un futur insurrectionnel sur www.ruedutheatre.eu (consulté le 3 mai 2013).

[3] Le rêveur, l’engagé, le pessimiste et l’iconoclaste. Du positionnement sur http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1478#tocto1n3 (consulté le 3 mai 2013).

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