Interrompre n’est pas rompre ! (par François Nicolas)

Douze thèses

Thèse 1 (méthode) : Remontons du substantif interruption au verbe interrompre…

… afin de mieux comprendre ce qu’intervenir veut dire, sans fétichiser le nom de l’action.

Thèse 2 (négative) : Interrompre n’est pas rompre.

Interrompre est facile – n’importe qui peut s’y livrer – mais rompre est difficile. Interrompre est ordinaire. Rompre est extraordinaire. La vie quotidienne est tramée d’incessantes interruptions et reprises. Mais la vie subjective procède d’une rupture d’avec la vie individuelle.

Thèse 3 (affirmative) : Rompre, c’est ajouter ou adjoindre. Interrompre, c’est suspendre.

Rompre le cours d’une chose, c’est remplacer ce cours par un autre. Interrompre, c’est instaurer un intervalle, un entre-deux, un moment intervallaire. Une interruption définitive – « les cours de philosophie pour scientifiques qu’Althusser organisait à l’Ens ont été (définitivement) interrompus par mai 68 » – est une interruption ratée plutôt que réussie !

Thèse 4 : Rompre, c’est cesser. Interrompre, c’est continuer.

Exemples :

  • Des obstacles interrompent le cours d’une rivière, lequel se prolonge alors sous une autre forme (par exemple souterraine)…
  • On interrompt une journée de travail pour aller se restaurer…
  • On interrompt une conversation avant de la reprendre car une nouvelle personne vient de se joindre à nous…

Thèse 5 : Rompre, c’est instaurer une séparation. Interrompre, c’est instaurer un intervalle.

Rompre engage à compter deux : l’avant et l’après.

Interrompre engage à distinguer trois périodes : l’intervalle de l’interruption, la période qui l’a précédée et celle qui l’a suivie.

Thèse 6 : Rompre implique d’inventer, de créer. Interrompre relève du procédé : essentiellement de scansion.

On interrompt son discours d’une anecdote, d’un aparté pour le détendre un instant et reprendre ainsi son élan.

Un fil rompu – celui d’un raisonnement ou d’un discours – nécessite l’invention d’un nouvel élan.

Thèse 7 : Rompre relève des causes internes, interrompre des causes externes.

Rompre, c’est toujours plus ou moins « se rompre » sous l’effet d’une nécessité interne, conditionnée bien sûr par des circonstances externes.

Interrompre, c’est toujours plus ou moins « être interrompu » de l’extérieur. Il s’y agit donc de contingences – fussent-elles celles des rencontres non nécessaires de deux nécessités (la nécessité de la faim implique d’interrompre la nécessité d’un discours pour aller se restaurer).

Thèse 8 : Rompre inaugure un nouveau régime. Interrompre permet de faire du neuf avec de l’ancien : ce qu’on appelle une reprise.

S’il y a nouveau régime après la rupture, c’est parce que cette rupture relève de causes internes.

S’il y a reprise neuve du cours ancien après une interruption, c’est parce que cette interruption relève de causes externes.

Thèse 9 : Rompre se mesure au nouveau ajouté, non à ce qui est rompu. Interrompre se mesure à ce qui est interrompu, non à ce qui interrompt.

On mesure une rupture au nouveau qui y a émergé. La mort est une rupture qui n’intéresse pas la pensée.

On réfléchit une interruption à ses éventuels effets de régénération. L’effet d’une maladie sur une vie s’évalue en comparant ce qui la suit à ce qui la précède.

Thèse 10 : Un événement (au sens d’Alain Badiou) est transversal au dilemme interrompre/rompre.

Un événement se présente comme une interruption : quelque chose fait irruption dans un monde avant que le cours ordinaire du monde concerné ne reprenne, comme si de rien n’était. Sa phénoménologie relève ainsi de l’interrompre – interruption des apparences.

Mais, pour les militants de cet événement, son ontologie relève des causes internes et annonce donc la possibilité nouvelle d’une rupture par « adjonction » [1], possibilité à laquelle les dits militants constitués par cet événement vont désormais s’employer. L’adjonction d’une vérité au monde concerné aura ainsi constitué une véritable rupture par-delà l’apparente interruption.

Au total, un événement supplémente ; ce faisant, il interrompt la logique phénoménale du monde et annonce la possibilité (sous conditions du travail militant) d’une rupture plus essentielle par adjonction à venir d’une vérité.

Thèse 11 : Une interruption relève de la provocation.

Une interruption reste étroitement relative d’une part à ce qu’elle interrompt, d’autre part à ce pour quoi elle l’interrompt : de quelle continuité, plus ou moins sourde, est-elle l’agent provocateur (c’est-à-dire très exactement l’agent extérieur) ?

Toute interruption doit être interrogée sous ce double angle :

  • négative : qu’est-elle impuissante à rompre ?
  • affirmative : que vise-t-elle en fait à prolonger ?

Une interruption est une provocation à réfléchir sur ce qu’il s’agit de prolonger, par défaut de le rompre.

Thèse 12 : Au total, reformulant ce qu’Ivana Momčilovič avance [2], on posera que « l’interruption propose la continuité sous forme d’une discontinuité. »


[1] « l’adjonction ontologique d’une possibilité générique réalisable par processus infini, et/ou l’adjonction d’une valeur existentielle maximale au point de l’inexistant : ce qui peut apparaitre comme suspendu est l’axiome de fondation dans un cas, la stricte intériorité aux éléments de l’ensemble considéré (du site) de la fonction d’apparaitre dans l’autre cas, où elle s’applique à l’ensemble lui-même. » Alain Badiou (échange personnel – mai 2013)

[2] « Thèse 14 : L’interruption  propose la discontinuité comme forme de continuité. »

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