De la question du silence, du vide ou de l’absence de (Par Brice Cannavo)

Dans le dictionnaire de la musique de Marc Vignal, le silence se caractérise par une « interruption ou absence du son ». En notation musicale, il est également un signe marquant un arrêt d’une durée variable dans la partition (équivalente à celle d’une note).

Le silence, c’est-à-dire, quelque part ce qui décrit le son par son contour, le lieu de son absence, de son ombre serait, dans une estampe chinoise ce qui, par le vide peut exprimer le plein. Ici, ce qui, par le silence peut exprimer le sonore.

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 L’on retrouve ce jeu de cache-cache entre un objet d’étude et son absence antagoniste, son absence signifiante et prononcée à l’examen de la question de la censure dans les modes de représentation de  l’imagerie pornographique chinoise. Il se trouve que dans les revues à caractère sexuel, en chine, tout ce qui ne doit pas être vu est recouvert d’un cache qui, par son contour décrit de manière assez explicite la forme de ce qui reste dissimulé. Ainsi, le sexe masculin, féminin, les actions de pénétration etc. sont empêchés au regard mais en même temps décrits de manière très précise par la minutie du détourage qui a été opéré.

Donc, par l’apparition d’un vide, dans une image composée sans lui au préalable, on établit une convention de ce qui doit être vu et inversement, de ce qui ne doit pas l’être. Ce rapport nouvellement établit entre le vide et le plein, le visible et le caché, l’espace du représenté et celui de l’imagé décrivent en quelque sorte une géométrie du désir. C’est-à-dire qu’en venant déterminer l’espace de ce qui ne doit pas on installe la question de l’espace de ce qui pourrait, celui qui induit le désir qu’il soit.

Dans certains courants analytiques l’interdit, l’interdiction comme son nom et son étymologie l’indique l’inter-diction est ce qui vient être dit entre soi et l’objet de son désir. Les freudiens diront que la voix du père est la voix de l’inter-dit entre l’enfant et la mère. L’espace de l’empêchement entre l’enfant et son objet de désir. Donc ici, la censure s’exerce par l’imposition d’un vide inter-dicteur entre l’individu et l’objet de son désir, pris en charge par l’image pornographique.

Si maintenant on revient à l’idée du silence comme vide imposé par la convention, son interruption deviendrait alors quasi compulsive puisque dictée par l’irrépressible envie de rejoindre l’objet de son désir : l’espace de parole, en outrepassant ce qui l’empêche. Espace de parole, de savoir, de pouvoir, de richesse versus espace de silence, d’ignorance, de servitude et de démunition. L’espace du silence est alors l’espace de l’élève, du disciple, du spectateur, du peuple qui par le désir de rejoindre l’espace antagoniste trouvent parmi leurs modes d’intervention celui de l’interruption. Interrompre la parole de l’autre, mais surtout inter-rompre le silence imposé par la convention dans lequel on baigne de manière passive et involontaire. Interrompre le totalitarisme de l’autre qui empêche l’individu de rejoindre son être imagé, son être projeté à l’endroit de son désir, celui d’un être s’accomplissant, s’émancipant.

Il s’agit donc ici d’une dichotomie entre une population réduite au silence et une population douée de l’accès à la parole et de ce mode de communication despotique qui va de l’espace de parole vers le réduit du silence et quasi jamais du silence vers la parole. Sauf dans les rares cas de calmes qui se brisent, s’interrompent, s’ouvrent en brèche pour laisser couler la lave d’une élocution chaude, bouillonnante, émergeante par éruption vocalique. S’érigent alors de frêles embarcations humaines, fragiles par leur témérité, en des déclamations souvent décousues, maladroites, absconses parfois désolantes ou hilarantes car en prise au grief de devoir surnager pour un temps au-dessus de la placide torpeur de la masse. A quand le manuel d’interruption dans le cartable de l’écolier ?

Qu’en est-il à présent du silence nécessaire. De ce souffle latent qui donne à l’être son espace de vie, hors du bruit blanc des multiples informations simultanées qu’il doit en permanence charrier, filtrer, décoder, interpréter, apprécier, résoudre, dissoudre, absoudre sans faire la sourde oreille puisque comme l’on sait, cette dernière n’a pas de paupière. Le silence come paupière de l’oreille ?  Qu’il soit un moment d’attente, un instant où l’écoute est bouleversée de façon imprévisible, ou encore un temps de résonance spirituelle, le silence en dit long sur notre écoute. Il permet de saisir comment le théâtre du quotidien propose moins quelque chose à écouter qu’une discipline de l’écoute, qui se construit de façon singulière selon chaque individu.

Pour revenir à nos estampes, François Cheng nous éclaire un tant soit peu sur les vertus de ce Vide : « Dans la peinture chinoise comme dans l’univers, sans le Vide, les souffles ne circuleraient pas, le Yin-Yang n’opèrerait pas. Sans lui, le Trait, qui implique volume et lumière, rythme et couleur, ne saurait manifester toutes ses virtualités. Ainsi dans les réalisations d’un tableau, le Vide intervient à tous les niveaux, depuis les traits de base jusqu’à la composition d’ensemble. Il est signe parmi les signes, assurant au système pictural son efficacité et son unité. »

Aujourd’hui sur les plus grandes chaines nationales de radiodiffusion (pour ne pas les citer), un dispositif est placé en amont de la diffusion à l’antenne coupant systématiquement tout silence de plus de trois secondes. La raison invoquée pour expliquer ce drame est qu’un silence de plus de trois seconde à l’antenne peut être interprété comme un aléa technique, une rupture franche et non voulue d’émission. Se déclenche alors automatiquement un plan de récupération d’antenne qui diffuse une musique d’attente. Que penser donc, de ces ondes les plus écoutées, placées en pole position des sciences de l’audimat qui ne laisseront à l’auditeur jamais plus de 3 secondes de ce silence si nécessaire pourtant. Nécessaire à la constitution de la pensée, du penser par soi-même pour ne pas être simplement le réceptacle d’un média toujours plus dégueulant et engluant.

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 On dit qu’un individu que l’on préserverait de tout rapport à la musique finirait par mourir de ce manque. Qu’en est-il de celui qui, privé de silence verrait son cogito se réduire à peau de chagrin et faire par là même le bonheur de nos dirigeants toujours plus gourmands de servitude ?

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