Correspondance avec Anatole Atlas

De : Ivana Momcilovic

Date: 9 mai 2013 14:50

Objet : Contact, (autour de l’interruption-S)*
À : Anatol Atlas

 

Cher Anatol Atlas et Jean Louis Lippert

“L’irruption sur la scène du théâtre du Rideau de Bruxelles en pleine représentation de La Ville dont le Prince est un Enfant de Montherlant suivie de l’intervention face à Jacques Lacan lors de sa conférence de Louvain en 1972 peuvent être considérées comme les premiers actes de l’écriture convulsiviste : un appel à une convulsivité supérieure de l’esprit, face à une époque promise aux pires convulsions.”

Travaillant avec un petit groupe des enthousiastes sur le thème de l’interruption, organisant le rencontre publique sur le même thème le 25 Mai au Théâtre Varia, puis une forme expérimentale sonore (interruptible à chaque moment), au même théâtre, le 18 et le 19 Octobre; venant de l’ex -Yougoslavie et découvrant vos magnifiques actes de l’écriture convulsiviste – y compris vos justification 30 ans après – (dont j’ai organisé la projection à la Loeuvrette Factory en juin 2012) je souhaiterais vous rencontrer, si possible, avec peut-être une de mes collègues, autour d’un café, la semaine prochaine, quelque part à Bruxelles, pour vous poser deux questions (pour commencer) qui se retrouveront sur notre site Interruption (dont la première publique est le 25 mai).

Le reste, l’explication sur la “carte blanche de l’interruption” lors de l’événement en octobre, sera retransmis, espérons-le, en direct 🙂

En attendant Votre réponse.

Avec sympathie,

Ivana

De : jean-louis lippert

Date: 9 mai 2013 14:50

Objet : Contact, (autour de l’interruption-S)*
À : Ivana Momcilovic

Bonjour Ivana,

Pour une rencontre la semaine prochaine, il te faudrait venir dans les montagnes de l’Atlas où je me trouve en ce moment. J’imagine que cette hypothèse peut te poser quelques problèmes pratiques, et nous ne serions pas certains de trouver un café. Mais il faut tout faire pour obéir au destin qui t’a lancée sur la piste convulsiviste : pour commencer, prends donc toute liberté ce prochain 25 mai d’utiliser textes et images qui te conviendraient du site :

http://www.spherisme.be/

A.A.

(Je te conseille les images relatives à Lacan.)

De : jean-louis lippert

Date: 11 mai 2013 17 : 37

Objet : RE : Contact, (autour de l’interruption-S)*
À : Ivana Momcilovic

Bonjour Ivana,

Si c’était possible, j’aimerais être représenté, le 25 mai prochain, par celui que j’étais il quarante ans, via les images de l’intervention face à Lacan. Pourrais-tu présenter ces images en commençant par dire que leur but, aujourd’hui comme hier et sans doute demain, est de poser ces questions :

Qu’est-ce que la Parole ?

                   Qui a droit de Parole ? Où ? Comment ? Dans quelles conditions ?

L’exercice public de la Parole est-il compatible avec une pensée critique ?

Peut-on la considérer comme un Droit de l’Homme inaliénable et imprescriptible ?

C’est sous cet éclairage que doit être comprise mon interruption de la conférence d’un maître de la Parole donnant sa leçon à des apprentis maîtres de la Parole, qui ne pouvaient imaginer qu’un inconnu s’avise alors de faire usage de cette Parole. Or, quarante ans plus tard, la marque de grand luxe ” Jacques Lacan ” n’est-elle pas devenue, comme fétiche culturel universellement reconnu sous ce label, une des plus flagrantes illustrations du système de simulacres organisant l’espace intellectuel et spirituel d’une civilisation ? Tous ont vu le nom de cette marque et en ont entendu parler, tous ont une vague idée de ce qu’elle représente, mais nul ne pourrait dire en quoi consiste au juste la valeur d’usage de ce produit typique de l’  idolosphère dans le pseudocosme

que constitue le monde contemporain…

Cordialement,

A.A.

De : jean-louis lippert

Date: 15 mai 2013 17:07

Objet : ENTRETIEN QUESTIONS-RÉPONSES
À : Ivana Momcilovic

Bonjour Ivana & Co,

La plus authentique réponse que je puisse donner à vos deux questions ne se résume pas en quelques phrases : le cœur de ma réflexion – donc de mon action – consiste à problématiser la réduction des analyses à quelques formules hâtives, typiques du conditionnement médiatique imposé par ce que je désigne comme ” la tour Panoptic “. Ainsi, le processus d’écriture engagé depuis trente ans me paraît-il contenir les éléments les moins approximatifs de réponse à vos interrogations.

Mais celles-ci sont à ce point bienvenues que je vais brièvement tenter de vous donner satisfaction.

Q — Anatole Atlas, lorsque vous avez interrompu Lacan, vous lui reprochiez de condammner ses étudiants à une destinée de « futurs cadres  dans la technostructure néo-capitaliste» de l’université. Ces derniers en ressortiraient tout imprimés de la parole des maîtres, et plus précisément du maître Lacan – « prêtre de sa majesté structure » – dont l’excentricité tenait seule à un pouvoir de fascination qui les vouait à reproduire cette structure. En 1972, vous avez arrêté, pour un soir, cet effet de fascination en interrompant une conférence de Lacan à l’UCL. Aujourd’hui, d’autres interruptions adviennent, de manière similaire, lors des évènements organisés par les institutions reconnues (tel les débats dans les l’université ou les pièces de théâtre) pour les empêcher d’avoir lieu. Et quels effets pensez-vous que l’on peut attendre du sac de tels évènements? Qui en est la cible d’après vous? C’est-à-dire, quels sont les cadres médiatiques à interrompre, aujourd’hui ? Sont-ce les mêmes qu’alors ?

Première thèse : Dans ces temps de la glaciation sociale, pétrification politique et convulsion individuelle, l’interruption semble une intuition urgente. La contingence qui devient l’inéluctable. Elle coupe le fil fragile sur lequel la narration d’une époque se tienne.

Deuxième thèse: L’interruption interrompt le train de l’H(h)istoire avant la gare de destination. Elle arrête les wagons narratifs sur un terrain vague, elle est “impatience appliquée à saisir et à surprendre l’indécidable”… 

En somme, Vous qui aviez l’instinct de l’interruption il y a quarante ans, pourriez-Vous nous dire: interrompre, c’est interrompre quoi? Il y a quarante ans et aujourd’hui?

R — NOUS NE VIVONS PLUS DANS LE MÊME MONDE QU’EN 1972 !

Si, à l’époque, l’idéologie structuraliste s’imposait sur la scène intellectuelle, cette situation traduisait une domination réelle de la notion de structure dans l’organisation du système économico-politique alors en vigueur : un capitalisme que j’appelle ” apollinien “, fondé sur des principes et des valeurs hérités de la tradition morale judéo-chrétienne comme des idéaux de la philosophie grecque, revivifiés par l’esprit de la Renaissance : en cette ère,  la société se concevait comme une structure immuable, fondée sur l’équilibre et la résolution de ses contradictions constitutives (capital / travail) par le dialogue, en vue d’une paix sociale que nul ne mettait en question, sauf une maigre minorité de ” contestataires ” animés par l’esprit de Mai 68. Ainsi, la prise de parole d’un trublion face au structuraliste Lacan constituait-elle un évènement pratiquement inconcevable pour tous les étudiants réunis ce soir-là dans une espèce de ” communion laïque “, et qui sur le moment vécurent la scène comme un sacrilège…

 

Ils n’avaient sans doute pas conscience du fait que le système capitaliste, au service duquel ils se préparaient pour une carrière tranquille de cadres dirigeants, travaillé par ses contradictions profondes, se transformerait bientôt en ce que je désigne comme un capitalisme ” dionysiaque ” remettant lui-même en cause la notion de structure par sa propre déstructuration toujours plus évidente. J’appelle ÈRE CONVULSIVE  toute cette époque de crise, ouverte par Nixon en 1971 (fin des accords de Bretton-Woods qui assuraient la valeur-or du dollar), au cours de laquelle est nié, par le capitalisme lui-même, son héritage intellectuel et spirituel humaniste. Le philosophe de référence, à partir de cette époque, est Nietzsche. Et les braves spectateurs de Lacan suivront la tendance en devenant les cadres du néocapitalisme modernisé : qui d’entre eux, de nos jours, ne s’affirme pas comme ” un ancien soixante-huitard ” ?

Q — Comment décrivez Vous genre de la “littérature convulsiviste” que Vous développez depuis la première interruption au théâtre de Rideau de Bruxelles que vous  avez entrepris?

Le cycle romanesque auquel j’ai consacré le dernier quart de siècle a pour titre ” Mélopée d’Anatole Atlas, aède, athlète, anachorète ” (VOIR TEXTES). Il se donne pour principale ambition de traduire ce qui s’est passé. Mais les difficultés qu’il rencontre à être rendu visible tiennent au fait que tout le secteur éditorial se trouve aux mains de ces anciens étudiants reconvertis dans les secteurs de la culture n’obéissant plus qu’à des impératifs médiatiques et ne voulant en aucune manière que l’ensemble du système où ils ont fait carrière soit remis en question.

Je continue d’appeler ” convulsiviste ” la démarche que j’ai suivie, qui prône une convulsivité supérieure de l’esprit dans cette ère de toutes les convulsions. Qu’est-ce à dire, pratiquement, face aux phénomènes  banalisés que sont devenues les ” perturbations ” de l’ordre public du genre ” Femen ” ou ” Pussy Riots ” ? Une manifestation flagrante, selon moi, du fait que le pouvoir lui-même emploie stratégiquement les armes qui étaient celles de ses adversaires à l’époque précédente. Le capitalisme dionysiaque,prônant ouvertuement la rébellion contre toute forme de valeur traditionnelle, est fondamentalement ” situationniste “. Il assure lui-même une négation radicale de ses anciens principes, le néomarché se voulant ludique et convivial, marginal et libidinal…

Le ” Théâtre de l’Atlantide ” auquel je travaille – inspiré par la voix de Shéhérazade en sa Mille et Deuxième Nuit – me paraît la plus adéquate réponse à la question d’une intervention pertinente sur la scène du crime aujourd’hui.

Très cordialement,

A.A.

PS. Je rentre en Belgique à la fin du mois de juin, pour tout l’été.

De : jean-louis lippert

Date: 17 mai 2013 19 : 47

Objet : Contact, (autour de l’interruption-S)*
À : Ivana Momcilovic

J’oubliais : en octobre 1986, il m’est arrivé d’interrompre BERNARD TAPIS en direct, à l’occasion d’un grand show organisé au Heyzel à Bruxelles pour une émission de T.F. 1 dont il était le chef d’orchestre, et qui s’appelait AMBITIONS … Je l’ai publiquement mise en demeure d’expliquer les raisons d’emprunts flagrants faits, dans son livre intitulé Gagner¸ à La Société du Spectacle  de Guy Debord – qui en fait mention dans sa Correspondance… Peut-être est-il possible de retrouver la trace de ces images dans les archives de TF1.

De : jean-louis lippert

Date : 19 mai 2013 19 : 32

Objet : Thérorie de la PRAXIS

À : Ivana Momcilovic

On dirait, chère Ivana, que les maîtres de la tour Panoptic – ceux qui possèdent les satellites – à défaut d’autres loisirs se sont amusés à pirater nos échanges ; peut-être leurs ordinateurs sont-ils dressés à réagir dès qu’il est question de ” légitimité de la parole ” et de ” théorie de la praxis ” ? Peut-être ont-ils au fond de leur mémoire artificielle un vague souvenir de l’humanité qui pouvait encore habiter leurs ancêtres ?

Pardon, la situation vient de se rétablir : tous les mots de nos messages, il y a quelques minutes, étaient comme un puzzle explosé. Mais ils viennent d’enregistrer mon commentaire et prouvent maintenant qu’ils savent être civilisés…

Je devrais essayer de retrouver, et de te faire parvenir, un texte écrit en 2007, où je relatais une intervention que je venais de faire à l’ULB (juste entre les deux tours de l’élection présidentielle française) face à un idéologue du nom d’Alain MINC (invité d’honneur à l’auditoire JANSON d’une de ces conférences pseudo-philosophiques dont ils ont le secret). A la fin de son discours particulièrement insignifiant d’apologie du capitalisme, au moment des questions du public, j’ai demandé la permission de poser une question. Cela me fut accordé par un orateur souriant, certain de ne pouvoir en aucune manière être inquiété par quelque interrogation que ce soit. J’ai alors pris une ou deux minutes pour poser une question bien préparée, portant sur ce qui me paraissait l’essentiel : CINQ mercenaires d’une agence de sécurité privée me sont tombés dessus pour me jeter dehors, lunettes envolées, prises de combat de type militaire, et côtes froissées m’ayant empêché de dormir plusieurs jours. Ma femme a pu en vitesse récupérer par terre mes lunettes. Cela fut enregistré. Les archives des Conférences de l’ULB doivent en conserver la trace. Cela, dans le temple de la libre pensée ! D’où la question qui se pose à propos de ” Femen “, et de leur intervention récente au même endroit, dans les mêmes conditions, mais sans autre contenu que sa propre image publicitaire, immédiatement répercutée par les moyens médiatiques à leur service… Autrement dit, le nouveau pouvoir totalitaire aujourd’hui gère les simulacres parodiques de sa propre contestation, dans le même temps où sa mise en question critique est exclue de l’espace public. Si c’est encore possible, ajoute ce témoignage à mes précédents messages.

A.A.

(Je ne reviendrai pas en Belgique avant la fin du mois de juin, mais j’y serai début septembre)

De : jean-louis lippert

Date : 22 mai 2013 19 :41

Objet : RE : Théorie de la PRAXIS

À : Ivana Momcilovic

Chère Ivana,

Mon ami Michel Wauthoz m’envoie quelques informations concernant les réflexions qui sous-tendent ton action. J’y applaudis ! Fais-tu partie de la famille de Karel Kocic ? Il y avait longtemps que ne m’était plus parvenu l’écho d’une pensée qui ose renouer avec ce que Gramsci nommait ” Théorie de la Praxis “. Nous aurons des choses à nous dire si tu passes à la maison cet été. Les quelques données que je t’ai fournies pour la soirée du 25 me paraissent encore assez superficielles, dans la voie d’une analyse en profondeur de tous les enjeux relatifs à la légitimité de la Parole…

(En particulier, comment toute l’humanité pourrait-elle ne pas être – entre autres – yougoslave ?)

Amicalement,

A.A.

De : Michel Wauthoz

Date : 22 mai 2013 10:06
Objet : Anatole & Lacan
À : Ivana Momcilovic

Bonjour Ivana,

Anatole me demande de vous envoyer cette image qui peut vous être utile pour votre présentation de “l’interruption”.

Question : mais où et quand se passe cette présentation ?

L’image d’Anatole et Lacan est aussi visible sur la page du site http://www.spherisme.be/Texte/Passage.htm

Quel est le lien vers votre site internet ?

Salut,

Michel Wauthoz

*

**

*

Post Scriptum :

L’ère néocapitaliste inaugurée, en 1971, par le président américain Richard Nixon coïncide avec le début de la geste convulsiviste dont Anatole Atlas signe les manifestes par une écriture en actes. L’irruption sur la scène du théâtre du Rideau de Bruxelles en pleine représentation de La Ville dont le Prince est un Enfant de Montherlant suivie de l’intervention face à Jacques Lacan lors de sa conférence de Louvain en 1972 peuvent être considérées comme les premiers actes de l’écriture convulsiviste : un appel à une convulsivité supérieure de l’esprit, face à une époque promise aux pires convulsions. (J.-L. Lippert, in Bon A Tirer, 2010)

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